Parcours européens à Rouen

Centre Historique de Rouen

Gustave Flaubert 1821-1880 (II)
Une référence en Europe, un regard sur le monde

En France, le parfum de scandale attaché à Madame Bovary apporte à Flaubert une notoriété immédiate. Mais chaque nouvelle publication déchaîne la critique. Ailleurs en Europe au XIXe siècle, son œuvre est accueillie par des cris ou rencontre peu d’écho. Le chemin est long pour se faire accepter quand on est un précurseur. Quels relais Flaubert trouve-t-il en Europe ? Qu’apporte-t-il à la République des lettres ? Qu’est-ce que l’Europe des livres et des voyages lui apporte ?

Flaubert voyageur

Parfois chez Flaubert le désir de partir l’emporte sur celui de s’enfermer. C’est le cas, quand il a besoin de se ressourcer. Pour saisir ce qu’il tire de ses voyages, il y a ses notes dans ses Carnets de voyage et sa Correspondance.

Les voyages en Europe

En Europe, ses voyages sont liés à des opportunités familiales ou à des choix personnels.
Flaubert séjourne deux fois en Italie, avec un retour par la Suisse. En 1845, toute la famille s’invite au voyage de noces de Caroline, sa sœur, en Italie du Nord. Il adore Gênes. Au palais Balbi, il est impressionné par un tableau de Bruegel le jeune, La Tentation de saint Antoine. L’idée germe d’écrire un jour sur ce thème mystique.

Enlèvement d’Europe, Véronèse, 1578, Rome, musée du Capitole

La note autrichienne de Milan lui déplaît. En 1851, le retour de son périple en Orient passe par l’Italie. À cette occasion, il visite Naples et les sites antiques, Rome (mars-mai 1851), où sa mère vient le rejoindre, Florence, Venise. Concernant Rome, il est d’abord déçu, la ville romaine disparaissant sous les strates de civilisation chrétienne : « Je cherche la Rome de Néron, et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint […]. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste » (lettre à Bouilhet). Il enrage de voir que le Colisée est christianisé. Puis il est ébloui par la Rome du XVIe siècle, en particulier par la chapelle Sixtine de Michel Ange, les objets d’art et passe beaucoup de temps dans les musées. Le tableau de Véronèse, L’enlèvement d’Europe « l’excite énormément ». « Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle ».

Dans l’intervalle, la situation politique a bien changé en Italie : il y a eu des révolutions en 1848, des guerres, suivies d’une politique réactionnaire dans presque tous les États italiens. La crise est palpable. Mais Flaubert ne fait aucun commentaire dans ses notes et rares sont les allusions dans ses lettres telles que « le carnaval est assez triste à Naples, et pour cause, il y a 35 000 prisonniers politiques ». Doit-on comprendre qu’il s’est programmé pour voir uniquement l’Italie antique ?

L’Acropole d’Athènes, gravure, 1859, argoul.com

De retour d’Orient, il fait aussi étape en Grèce (décembre 1850) et découvre Athènes. Il admire l’Acropole : « La vue du Parthénon est une des choses qui m’ont le plus profondément pénétré de ma vie ». Il est frappé par la précision architecturale d’un mur nu qui le conduit à valoriser le principe d’exactitude et la pureté structurale. Ces principes, il les transpose dans l’écriture en recherchant le vrai et la perfection de la forme. Il va rendre visite à Canaris, héros de l’indépendance grecque, auquel Victor Hugo avait dédié une de ses Orientales. Déception, le héros est fatigué, embourgeoisé.

Il va plusieurs fois en Angleterre : il séjourne trois fois à Londres : en 1851, avec sa mère, en 1865, pour rendre visite à Juliet Herbert, sa discrète fiancée anglaise, ancienne préceptrice de sa nièce Caroline, et en 1871, pour aller voir cette fois-ci cette nièce chérie, réfugiée outre-Manche pendant la guerre de 1870. Lors de son séjour de dix-sept jours en 1865, il visite le British Museum, la National Gallery, Hampton Court, Kensington. Ses notes dans le Carnet 13 renseignent sur ce séjour.

Au retour, il gagne Baden-Baden (Allemagne) où il retrouve son ami Maxime Du Camp et peut-être Mme Schlésinger, le modèle de Mme Arnoux dans l’Éducation sentimentale qu’il est en train d’écrire. Outre les Schlésinger, Pauline Viardot y a aussi une villa, et son ami Tourgueniev un meublé. Pianiste virtuose, compositrice et cantatrice, Pauline Viardot est acclamée par le tout-Paris. Grande amoureuse, au cœur d’un ménage à trois, avec son mari et Ivan Tourgueniev, elle a l’étoffe d’une héroïne romantique. Inquiété en France pour avoir caché des “conspirateurs” italiens, Louis Viardot et son épouse sont en fait des exilés.

N’ayant pas publié ses premières œuvres (sa première Éducation sentimentale et sa version initiale de La Tentation de saint Antoine), Flaubert est inconnu  jusqu’en 1856 (publication de Madame Bovary), aussi ses voyages ne favorisent guère les contacts littéraires. Ils lui permettent toutefois de s’imprégner de l’histoire de l’Antiquité, de culture religieuse et de faire de fructueuses observations.

Les voyages en Orient

Photo de Maxime Du Camp, le sphinx de Gizeh, 1849

L’Orient est attractif pour la génération romantique des premières décennies du XIXe siècle. Chateaubriand, Lamartine, de Nerval ont fait le voyage. Delacroix et Ingres peignent son exotisme. Depuis sa jeunesse, Flaubert rêve d’aller en Orient, ailleurs lointain qui fait fantasmer les occidentaux. C’est aussi pour lui un lieu de vieille civilisation, immobile, alors que l’Occident est bouleversé par le progrès. Il part en compagnie de son ami Maxime Du Camp, après avoir arraché à Mme Flaubert-mère son consentement. Cap sur l’Égypte via Marseille (en octobre 1849) et Alexandrie. L’égyptomanie aidant, les deux amis éprouvent une sensation de vertige devant les pyramides de Gizeh et le Sphinx (décembre 1849). Ils remontent le Nil sur une cange (un voilier) jusqu’à la seconde cataracte, puis au retour, visitent des sites. Ils passent ensuite au Proche Orient (Liban, Palestine, Syrie), reviennent par Constantinople, la Grèce, l’Italie … Le voyage aura duré dix-huit mois.

En Orient, Flaubert goûte à tous les plaisirs, expérimente la liberté au cours de chevauchées dans le désert, qui le rapprochent des nomades, mais il ne se laisse pas prendre au piège de l’exotisme comme ses contemporains et pratique une observation distanciée. Il fait le plein de couleurs, d’images, de souvenirs voluptueux qui enrichissent son imaginaire. Il y a quelque chose de Koutchouk-Hânem, la fascinante prostituée d’Esneh, dans Salammbô. La chorégraphie troublante d’Azizeh, jeune danseuse de Haute-Égypte, avec un jeu de tête évoquant la décapitation, a sûrement inspiré la danse de Salomé dans Herodias. Il n’idéalise pas la civilisation orientale car il y rencontre le pire de la « bêtise » humaine :  l’esclavagisme.

Reliure pour Salammbô, Victor Prouvé, École de Nancy

En avril 1858, Flaubert réalise que pour avancer dans l’écriture de Salammbô, il a besoin de voir les lieux. Il part faire du repérage au Maghreb. Il se rend donc en Tunisie, via l’Algérie. Il visite Carthage, Utique, le littoral, l’ouest de la Tunisie, les confins de l’Algérie. Le voyage dure deux mois. Le plaisir d’avoir retrouvé l’Orient, les chevauchées, les expériences sensorielles, lui permettent d’avoir la vision du roman et de débloquer l’écriture, avec le support des 150 pages de notes. La méconnaissance de la civilisation punique, anéantie par les Romains, lui donne une grande liberté de création.

Le père Delattre

Le père Alfred-Louis Delattre, originaire de Déville-les-Rouen (1850-1932) n’est pas encore sur le terrain. Consacrant sa vie aux fouilles archéologiques du site antique, il crée en 1875 le musée Saint-Louis-de-Carthage, devenu musée national de Carthage. Grâce à ses dons, le musée des Antiquités de Rouen dispose d’une collection d’antiquités carthaginoises.

Le cheval d’Abd-el-Kader, Alfred de Dreux

Mais Flaubert observe aussi le Maghreb moderne. Témoin de la conquête coloniale française, il affirme son anticolonialisme, qui s’appuie aussi sur le refus des frontières, le rêve d’une citoyenneté mondiale, l’admiration des civilisations nomade et arabe. Il dénonce l’impérialisme occidental, les pseudo-fins civilisatrices de la colonisation, l’ethnocentrisme . Il pressent la mainmise de l’Angleterre sur l’Égypte. Alors il admire Abd-el-Kader.

Flaubert ne publie pas d’ouvrages de voyage, mais ses notes d’Égypte qu’il avait partiellement remises au propre sont publiées par sa nièce Caroline, en 1910, en version light, sous le titre Voyage en Égypte. La version intégrale a été publiée par P.-M. de Biasi (1991). De son côté, Maxime Du Camp a fait une publication personnelle de ce voyage, sous le titre Le Nil  (1853).

 

La réception de Flaubert en Europe

La réception des œuvres dépend des interférences avec les cultures nationales, des maisons d’éditions et aussi des relations diplomatiques avec les pays étrangers.

Outre-Manche, shocking !

Dans une Angleterre victorienne, la publication de Madame Bovary (en France) déchaîne la critique dans les revues littéraires anglaises pour son immoralité, scandaleuse pour une population puritaine. L’école du réalisme ne passe pas non plus. À partir de 1857, les pires mots qualifient les œuvres de Flaubert : « laid », « dégoutant », « révoltant », « repoussant ». Il faut dire que depuis Napoléon Ier, une certaine défiance entre l’Angleterre et la France subsiste et l’immoralité décriée est vue comme l’expression de la décadence de la France, un pays où l’on ne croit plus en Dieu…C’est la notice nécrologique dans le Times qui fait comprendre aux Anglais que Flaubert est important en France. En 1886, apparaissent les premières traductions de ses œuvres. Les Trois contes sont un succès. Au moins, on lui reconnaît la perfection de son style. De son côté, Flaubert apprécie la littérature anglaise : Shakespeare, Walter Scott et avec quelques réserves, Dickens.
À la fin du siècle, avec le recul de la moralité pour juger l’art et l’acceptation du réalisme, la perception de l’écrivain change. Il est finalement regardé comme un maître du roman et l’artisan de la liberté dans l’art. Le moment Flaubert dure jusqu’en 1930.

Échec de la réception en Allemagne ou de l’importance de la traduction

La réception d’un auteur dans un pays étranger passe par la traduction qui est un véritable défi, puisqu’il faut aussi transcrire le style de l’écrivain.

La conjoncture politique de l’Allemagne au milieu du XIXe siècle et la médiocrité des traductions ne sont guère favorables à Flaubert. L’échec de la révolution bourgeoise de 1848 entraîne un développement d’un régionalisme littéraire, aux dépens de la littérature étrangère. Ses œuvres sont traduites au fur et à mesure (Madame Bovary en 1858), mais les premières traductions affadissent l’œuvre et desservent l’écrivain. Il faut attendre le début du XXe siècle pour qu’un éditeur, Bruns, vise une édition de qualité et publie les œuvres complètes en 1904. Sous sa direction, la traduction de Madame Bovary réalisée par Schickele fait écho au texte de Flaubert : économie de mots, sobriété, phrases courtes. D’ailleurs pour réduire la longueur des phrases propre à l’allemand, le traducteur préfère les multiplier. La performance est saluée et met Flaubert en lumière. L’œuvre de référence au début du XXe siècle est L’Éducation sentimentale.
L’offre de nouvelles éditions de qualité en Allemagne et en Suisse dans les années 1990 relance Flaubert. Les traductions deviennent même l’objet d’expériences littéraires.
Mais en fin de compte, le déclic ne se produit pas en Allemagne, comme pour le Werther de Goethe en France.
De son côté, Flaubert a une grande admiration pour Goethe.

En Italie : un laboratoire d’études flaubertiennes

Madame Bovary. Gravure  ©Aisa/Leemage

Du vivant de Flaubert, aucune traduction de ses œuvres et aucun contact avec lui ne sont amorcés, bien qu’il ait déjà été remarqué par quelques écrivains.
Madame Bovary est la première œuvre traduite (en 1881) et la plus exploitée, suivie de Salammbô (1905), des Trois contes (1906), de L’Éducation sentimentale (1908).
On trouve quelques échos de Flaubert dans l’œuvre de Matilde Serao, notamment dans Fantasia (1881) qui s’inspire de Madame Bovary.
À la fin du XIXe siècle, et avant la France, le milieu littéraire italien saisit l’originalité des réflexions de Flaubert sur l’art et l’importance de la forme. D’Annunzio et Pirandello lui sont redevables. L’intérêt grandissant pour l’écrivain dans les années 1930 explique la multiplication des études sur son esthétique conduisant à de nouvelles recherches. La traduction remarquable de Madame Bovary en 1936 par Diego Valeri fait ressortir le travail stylistique de l’auteur. On peut considérer que dans la deuxième moitié du XXe siècle, naît avec les travaux d’Alberto Centro sur Bouvard et Pécuchet et L’Éducation sentimentale, incluant les manuscrits de Rouen, l’étude critique des textes flaubertiens. Bouvard et Pécuchet est aussi la source d’inspiration du roman d’Alberto Arbasino, Fratelli d’Italia (1963). Dans sa nouvelle ligne éditoriale, Italo Calvino met en valeur les textes courts de Flaubert, notamment les Trois contes.

Les chercheurs italiens continuent d’apporter  leur contribution aux « études critiques et génétiques » sur Flaubert et sont associés aux recherches menées par le Centre Flaubert de l’université de Rouen.

Flaubert, l’Espagne et le don quichottisme

Don Quichotte et Sancho Panza, Daumier, 1868
Médecin de campagne, La France pittoresque, 1835

La lecture de Don Quichotte dans l’enfance de Flaubert a eu une influence déterminante sur sa créativité. Elle est visible dans Madame Bovary. Vivant dans l’illusion, confondant fiction et réalité, leurs protagonistes se ressemblent. Flaubert s’autorise aussi la parodie : le retour de Charles Bovary à Yonville, après ses visites aux malades, assoupi sur son âne, est don quichottesque. Les péripéties de Bouvard et Pécuchet rappellent aussi les mésaventures du couple littéraire de Cervantes, Don Quichotte et Sancho Panza.

De la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1930, les œuvres de Flaubert ont été fréquemment traduites en espagnol. Les traducteurs : des écrivains, des universitaires, des maisons d’éditions. Madame Bovary est l’ouvrage le plus traduit. Il a été traduit librement par Amancio Peratoner, avec un titre tendancieux : Adúltera (1875). Le roman est aussi titré Señora Bovary, mais en général, on garde le mot Madame. La traduction la plus connue est celle de Pedro Vances (1923). Consuelo Berges renouvelle la traduction (1984).

Pendant la période franquiste, Flaubert n’est plus édité en Espagne, contrairement à l’Amérique latine. Mais il est beaucoup lu dans les années 1960 pour compenser le vide culturel de la période. Avec le rétablissement de la démocratie, l’édition de ses œuvres repart, de qualité inégale. Traduit pour la première fois, Bouvard et Pécuchet bénéficie d’une bonne traduction de la part d’une Argentine, Aurora Bernardez (2008).

La Regenta de Clarín, 1ere édition, 1884-1885

Flaubert a de son côté influencé l’imaginaire et la création littéraire espagnole. Avec La Regenta de Leopoldo Alas dit Clarín (1884-1885), l’Espagne a sa version de Madame Bovary, qui a fait couler aussi beaucoup d’encre. Les critiques ont scruté à la loupe l’œuvre pour mesurer les ressemblances et les différences entre les deux romans. Il y a une femme mal mariée, qui s’ennuie au fin fond de sa province, un séducteur froid, la tentation du mysticisme, un adultère tragique. Cela ressemble tellement à du Flaubert que la critique se retourne contre l’auteur, accusé de « afrancesamiento », c’est-à-dire de « frenchification », ou plus simplement de plagiat. Il faut dire que le souvenir des exactions napoléoniennes entretient des rancœurs.
En fait, il y a des différences. Surtout Clarín ne pratique pas l’impersonnalité et a pour ses personnages une certaine tendresse, ce qui change la tonalité de l’œuvre. « La Régente » est bel et bien un chef d’œuvre du réalisme littéraire espagnol du XIXe siècle.

Au XXe siècle, d’autres écrivains s’engagent dans ce courant. Benito Pérez Galdós (1845-1920), est considéré comme le plus grand romancier réaliste espagnol et laisse une œuvre immense.

Saint Julien l’Hospitalier, en russe

Réception de Flaubert en Russie

Grand ami de Flaubert, Tourgueniev devient son ambassadeur en Russie. Il tente bien d’attirer l’attention des lecteurs russes sur Madame Bovary et Salammbô. Il traduit en russe Hérodias et Saint Julien l’Hospitalier (1877). Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Un frémissement se produit avec L’Éducation sentimentale (traduite en russe en 1870). Quand on apprécie Flaubert, on loue son réalisme sans concession, sa connaissance de la société française. Quand on le critique, on prend son parti pris d’impersonnalité pour de l’indifférence et du cynisme envers ses personnages. À cette époque, la radicalité de Flaubert n’est pas entièrement perçue en Russie.

 

Chaque pays a son œuvre préférée, mais Madame Bovary est le roman le plus lu et le plus traduit. Célèbre, le roman permet à Flaubert de percer l’Europe et est aujourd’hui un ambassadeur culturel. Mais une vie n’a pas suffi pour s’imposer en Europe. Heureusement, il y a la postérité !

Sources et sitographie

La danse de Salomé, vitrail de l’église Jeanne d’Arc, Rouen

 

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