Parcours européens à Rouen

Au-delà de la Métropole Rouen-Normandie

Gustave Flaubert 1821-1880 (III)
Incontournable dans le monde non occidental

Au XIXe siècle, l’œuvre de Flaubert s’impose progressivement en Europe, propulsée par le personnage d’Emma Bovary et une nouvelle écriture romanesque. Comment se passe au XXe siècle sa réception dans les aires de civilisation s’ouvrant à l’Europe ? Et dans le monde communiste en rupture idéologique avec le modèle occidental ?

Dans les aires culturelles non occidentales

La réception tardive de Flaubert en Turquie

Couverture de Madame Bovary, Ed. Alkim
L’Education sentimentale en turc, traduction de Cemal Süreya

La proclamation de la République turque en 1923, sur la base des valeurs universelles, tournée vers l’occident et misant sur sa culture pour moderniser le pays, aurait dû profiter à Flaubert. Or, Madame Bovary n’est traduite en turc qu’en 1936 et les autres œuvres ne sont publiées que dans les années 1980. À l’origine de ce retard éditorial, les positions de Flaubert, perçu comme un défenseur des valeurs orientalistes et un adversaire du monde moderne. Le souci de moralité a pu jouer aussi. Dans les dernières décennies du XXe siècle, d’éminents universitaires traduisent pour le compte de grands éditeurs les œuvres de Flaubert. Depuis 2000, Madame Bovary fait partie des cent œuvres fondamentales listées par le Ministère turc de l’Éducation que doivent connaître les élèves et les étudiants. C’est aussi l’œuvre la plus traduite, avant L’Éducation sentimentale.
Orhan Pamuk (né en 1952), prix Nobel de littérature en 2006, est un grand admirateur de Flaubert : il loue son existence d’ermite, son refus des succès faciles, sa capacité de s’indigner en utilisant l’ironie, et surtout sa technique narrative, à savoir le style indirect libre. Il considère que Flaubert a légué à la Turquie l’art du roman.

Dans les pays arabes

Madame Bovary, en arabe, par Helmi Mourad

Les travaux d’Arselène Ben Farhat montrent que les œuvres et études sur Flaubert sont traduites sans contrainte éditoriale depuis la fin du XXe siècle, avec comme ligne directrice la volonté de rester fidèle au texte français. Pour permettre aux lecteurs de comprendre le contexte culturel et historique dans lequel évoluent les personnages, les traducteurs ont choisi d’insérer des notes de bas de page plutôt que d’adapter les textes. Ainsi Helmi Mourâd qui traduit Madame Bovary (Damas, Beyrouth, 1998) mentionne en note que si les dames de l’aristocratie recouvrent leur verre avec leurs gants, c’est qu’elles ne doivent pas boire. Salammbô est forcément truffé de notes. Le traducteur Tayeb Triki ajoute même des supports iconographiques. Pour ne pas trahir Flaubert, on ne change pas le titre des œuvres, ni les noms et la personnalité des personnages, ni leur réseau relationnel, on respecte le cadre spatial et temporel. Tout juste ajoute-t-on occasionnellement un sous-titre explicite. Ainsi dans plusieurs traductions, le sous-titre de « l’Épouse infidèle » est ajouté à Madame Bovary.
Rompus à ce travail difficile qu’est la traduction, certains traducteurs deviennent romanciers. Ainsi l’Égyptien Mohamed Mandour.
Actuellement, en Afrique du Nord, on s’autorise une réécriture des romans de Flaubert pour la littérature jeunesse, en plein essor.

Au Japon

Madame Bovary, manga de Yumiko Igarashi (2013)
Manga de Yumiko Igarashi

Le Japon reste fermé à l’influence occidentale jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les œuvres de Flaubert ne sont publiées qu’à partir de 1915, à commencer par Madame Bovary, en version expurgée. Ce n’est qu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale que les publications se multiplient, en raison d’une législation floue sur le droit de traduction. Puis l’essor économique du Japon, dans les années 1960-1970, propulse Flaubert. Pensant qu’ils devaient d’abord apprendre de l’occident et en assimiler les techniques et la culture, les Japonais publient toutes les œuvres de la littérature mondiale. Flaubert est présent dans de nombreuses collections. Le roman trouve rapidement son public, notamment Madame Bovary, l’œuvre la plus traduite. La Légende de saint Julien l’Hospitalier est également appréciée, publiée à la fois dans les littératures jeunesse, fantastique, chrétienne. De plus, l’évolution rapide de la langue japonaise rend nécessaires les nouvelles traductions. Au Japon, l’influence de Flaubert se traduit aussi par la naissance d’une analyse critique moderne.
Dans ce pays, la popularité de Flaubert est telle que Yumiko Igarashi adapte en manga Madame Bovary en 1997 (traduit en 2013).

Dans le monde communiste

La réception de Flaubert en Russie/URSS

Maxime Gorki

Grâce à Tourgueniev les œuvres de Flaubert sont diffusées en Russie à la fin du XIXe siècle et Flaubert devient une icône dans ce pays. Après la révolution russe de 1917, la promotion de l’écrivain est assurée par Maxime Gorki et le ministre de l’Éducation qui veulent voir dans ses œuvres une critique réaliste de la société bourgeoise. Dans le cadre d’une politique de vulgarisation de la littérature à destination des masses, Madame Bovary et Salammbô font l’objet de rééditions simplifiées.
À l’époque soviétique, dans les années 1930, on s’intéresse de nouveau au réalisme de Flaubert, présenté par comme un écrivain bourgeois, ennemi de la bourgeoisie, vivant dans une époque intermédiaire, en regrettant toutefois qu’il ne se soit pas dissocié de sa classe sociale et n’ait pas adhéré à la lutte révolutionnaire. On s’empresse de retraduire ses œuvres sous le contrôle de l’État pour remplacer les traductions antérieures. Les purges staliniennes éliminent de nombreux traducteurs. Pourtant ses œuvres complètes sont éditées en 1933 par la grande maison d’édition de Mark Eykhengolts, associé au « ministre » Lounatcharskiy. Les traducteurs qui plaisent au pouvoir sont consacrés et leurs traductions deviennent « canoniques ». La dernière retraduction russe de Madame Bovary par Lyoubimov est rééditée quarante fois à partir de 1958. La retraduction consiste à adapter les textes pour qu’ils soient conformes au style des grandes œuvres de la littérature russe. C’est la condition pour entrer dans l’espace littéraire russe. Ainsi Flaubert est revu à l’aune de Gontcharov et Tourgueniev. Après la chute du communisme, on ressort des traductions d’auteurs évincés.

Théâtre Bolchoï, Moscou
Salammbô au théâtre Bolchoï

Flaubert a aussi les honneurs de la scène : on adapte et on joue Madame Bovary et en 1932, le théâtre Bolchoï monte Salammbô en ballet. Rares sont les études critiques des œuvres de Flaubert. Depuis la fin des années 1980, on s’intéresse aux œuvres encore non traduites, aux traductions antérieures à la révolution russe et de l’époque soviétique avec leur appareil critique. Dans la période postsoviétique, on n’assiste pas à une nouvelle dynamique de traduction de ses œuvres. En revanche, les films, les adaptations théâtrales et chorégraphiques ne manquent pas.

Le cas de l’Ukraine soviétique

Kiev, nom russe de la ville, Kyiv, en ukrainien

Flaubert a été traduit dès l’origine en ukrainien, du temps où l’Ukraine était intégrée dans les empires russe et austro-hongrois, les premières traductions provenant de la partie autrichienne. Dans l’Ukraine morcelée entre 1921 et 1939, le sauvetage de la culture et l’ancrage à l’Europe passent par la littérature et les traductions en ukrainien. Du temps de l’URSS, l’ukrainien est reconnu comme langue nationale, dans un contexte de russification de la culture. Après la Seconde Guerre mondiale, toute la génération de brillants traducteurs et d’intellectuels du monde de l’édition a été éliminée. La traduction de Madame Bovary se fait à partir du russe. Toutes les œuvres de Flaubert sont d’ailleurs ainsi traduites, la priorité pour les Ukrainiens demeurant le maintien de leur langue.

Défense de la culture ukrainienne, AFP/Kena Betancur

Mykola Loukac, traducteur ukrainien, est l’auteur en 1955 d’une traduction à partir du français de Madame Bovary qui devient une référence et revitalise la culture ukrainienne. La richesse du style de Flaubert le conduit à recourir à une langue authentique qui alimente un fonds qu’il met à disposition des auteurs ukrainiens. Ayant aussi traduit Don Quichotte et Faust, il s’impose comme expert et se voit confier des responsabilités littéraires. Mais dans les années 1960, il commence à déplaire en s’opposant à la russification de la langue ukrainienne. Le conflit avec les maîtres du pouvoir éclate en 1970 : on lui reproche l’emploi de mots connotés ukrainiens et on cherche à l’exclure du champ littéraire. De plus, il défend la liberté d’expression et soutient des dissidents. En 1973, il est licencié de partout et privé de moyens de subsistance. Il reste insoumis, ce qui lui vaut une grande renommée. Il peut à nouveau publier des traductions en 1979, mais c’est surtout après sa mort que sont publiés ses textes. Dans le monde littéraire, on mesure l’importance de son combat pour la sauvegarde du patrimoine linguistique ukrainien et la culture nationale.

En Slovaquie (ex-Tchécoslovaquie)

La réception de Flaubert est tardive : après la Seconde Guerre mondiale et l’œuvre qui s’impose ici est L’Éducation sentimentale. Cette œuvre inspire dans les années 1960 quelques jeunes écrivains qui dans leur Éducation sentimentale utilisent l’ironie pour critiquer la nomenklatura.

Au cours du XXe siècle, Flaubert s’impose dans des pays où la culture du roman n’existe pas, le travail de brillants traducteurs lui assurant un lectorat. La réception de l’écrivain, favorisée par certains États, sert des projets d’ouverture culturelle qui font naître une pensée moderne. En URSS, seules les traductions « canoniques » passent. L’exemple ukrainien montre que la traduction est une arme de résistance, de même l’ironie flaubertienne, ailleurs.

Sources et sitographie

Arselène Ben Fahrat, « La réception des œuvres de Flaubert dans les pays arabes. Traduire et adapter sans trahir ? », Revue Flaubert n°17, 2018. https://flaubert-v1.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=251
Aurélie Barjonet, « Flaubert, et après ? », Revue Flaubert, 2022. http://journals.openedition.org/flaubert/4265
Emin Bogenç Demirel et d’autres co-auteurs, « La traduction des œuvres de Flaubert en Turquie », Revue Flaubert, n° 17, 2018. https://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=252
Galyna Dranenko, « Implications poétiques et politiques des retraductions des œuvres de Gustave Flaubert en URSS », Revue Flaubert, n°17, 2018. https://flaubert-v1.univ-rouen.fr/revue/article.php/?id=274
Orhan Pamuk, « M. Flaubert, c’est moi ! », Le Monde, 11 avril 2009. https://www.lemonde.fr/idees/article/2009/04/11/m-flaubert-c-est-moi-par-orhan-pamuk_1179632_3232.html
Seginger Gisèle, Dictionnaire Flaubert, Éditions Champion 2017.
Nombreux articles de la revue critique et génétique en ligne sur http://journals.openedition.org

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