Parcours européens à Rouen

Centre Historique de Rouen Rouen Métropole : au Nord de la Seine Rouen Métropole-Normandie

Jean Lecanuet, l’abbaye Saint-Georges de Boscherville
Une personnalité, un lieu.

 Jean Lecanuet, une carrière politique rouennaise, normande et européenne

Des débuts prometteurs

Né à Rouen en 1920 dans un milieu modeste, Jean Lecanuet coche toutes les cases de l’élitisme républicain à la française : après des études brillantes menées au collège privé Bellefonds, puis au lycée Corneille à Rouen et à Henri IV, à Paris, il est reçu à l’agrégation de philosophie en 1942. Nommé professeur à Lille, il s’engage dans la résistance à partir de 1943, dans un réseau proche des britanniques. Après-guerre, de 1946 à 1958, il délaisse progressivement l’enseignement pour une carrière de haut fonctionnaire et d’homme politique. Fin 1955, le voilà secrétaire d’ Etat pour quelques mois. Il milite dans les rangs démocrates-chrétiens du Mouvement Républicain Populaire, parti du centre qui participe à de nombreux gouvernements de la IVe République.

Un fort ancrage local, un rayonnement national

Il est élu député de Seine-Inférieure en 1951. Il a 31 ans. Candidat à l‘élection présidentielle en 1965, il met en ballotage de Gaulle, en faisant une campagne axée sur son engagement pro-européen, fédéraliste et atlantiste. En 1968, il devient maire de Rouen, fonction qu’il occupe jusqu’à son décès en 1993. Il occupe aussi les postes de Président du Conseil Général de Seine-Maritime, de sénateur, de député européen (1979 à 1989), de ministre, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Il est d‘abord  Garde des Sceaux puis  Ministre de l’Aménagement du territoire. Il est également chef de groupes parlementaires centristes : du Centre Démocrate, puis du Centre des Démocrates sociaux et de l’ Union pour la Démocratie Française.

À Rouen, un novateur et un constructeur

Il a marqué Rouen de son empreinte. Il voulait faire de Rouen « la capitale du Nord-Ouest de la France ». On lui doit la transformation de la rue du Gros Horloge en rue piétonne, première de ce type en France en 1971. Un succès qui explique la généralisation des rues piétonnes en France et en Europe. Il crée un secteur sauvegardé, en vertu de la loi Malraux (1962) autour de la Cathédrale et de l’Église Saint-Maclou. Il lance aussi la reconstruction du quartier Martainville insalubre, à l’Est de Rouen, avec  une seule consigne donnée aux architectes, dans une réunion de chantier : «Attention messieurs les architectes : faites moi de beaux logements; les ouvriers ont droit à être bien logés; ne me faites pas des cages à lapins comme dans d’autres secteurs». Pour répondre à la demande croissante de logements en milieu urbain, il promeut la construction des Hauts de Rouen ; c’est l’occasion pour Marcel Lods, élève de Le Corbusier, de construire des immeubles de verre et d’acier, qui remportent à l’époque un grand succès auprès des jeunes actifs. Pour résoudre les problèmes de circulation d’une grande agglomération, il crée des infrastructures spectaculaires :  percée du tunnel de la Grand-Mare, construction du pont Mathilde,  le tramway. Né rive gauche, il se soucie du rééquilibrage entre la  rive droite et la rive gauche : le centre commercial Saint-Sever sort de terre, ainsi que le centre d’activités tertiaires qui l’entoure. Enfin en tant que maire, il pousse à la réhabilitation du patrimoine de « la ville aux cent clochers » notamment la Cathédrale, au lancement de la première Armada, les voiles de la Liberté, avec Patrick Herr, en 1989. Il fait beaucoup pour le développement du tourisme à Rouen : le secteur sauvegardé devient une destination prisée des voyages de groupes organisés.  L’église Jeanne-d’Arc, place du Vieux marché, au cœur du quartier historique de Rouen, symbolise au mieux cette alliance de la tradition et de la modernité qu’il veut conjuguer. Construite sous son « règne », cette église est devenue, avec la Cathédrale, une destination très fréquentée par les touristes.

Un européen convaincu

La Commission. Bruxelles
Drapeaux devant le parlement européen

Très engagé pour  la communauté européenne, influencé comme beaucoup de démocrates chrétiens par Jean Monnet et Robert Schumann, les pères de la Communauté Économique Européenne, il a siégé au parlement européen pendant deux mandats, de 1979 à 1988, dans les rangs du PPE (Parti Populaire Européen, conservateur). Jacques Delors occupait alors le poste de Commissaire européen  (1985/1994), période importante pour l’Europe puisqu’elle coïncide avec une forte impulsion donnée à la démocratisation de l’Union :  le  premier parlement européen est élu au suffrage universel en 1979, le marché unique est réalisé à partir de 1985 et les accords de Maastricht donnent le coup d’envoi de l’Union économique et monétaire en 1992, donc à terme à l’Euro.

Un chrétien

Il fut un catholique pratiquant,  ouvert d’esprit, mais pas au point d’être rapporteur du projet sur l’IVG, en tant que Garde des Sceaux,  à la demande  du Président Giscard d’Estaing. C’est sa collègue Simone Veil qui, en tant que Ministre de la santé, ferraille à la chambre des députés, avec courage, pour faire adopter la loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse. Toutefois, il fait voter  cette loi par l’ensemble de son groupe politique. Militant démocrate-chrétien, sensible aux questions sociales et pas sectaire, il entretient de bonnes relations avec ses adversaires politiques, y compris de gauche,  bien représentés dans l’agglomération de Rouen et dans le département. Il partageait avec Roland Leroy (dirigeant du Parti Communiste Français, rédacteur de l’Humanité et député ) des origines modestes et leurs relations, divergentes au plan politique, n’empêchait pas un grand respect mutuel. «Nous sommes tous les deux de gauche. Vous du parti, moi de la rive !» disait  Jean Lecanuet à Roland Leroy. « Non. Vous, vous avez un parti … pris et moi j’ai la rive !» répond Leroy à Lecanuet.

La fin : un lieu d’inhumation à sa mesure ?

Il meurt en 1993, d’un cancer. Il est inhumé dans la salle capitulaire  jouxtant l’église abbatiale de Saint-Georges de Boscherville. Tout un symbole pour ce constructeur, de sensibilité chrétienne-démocrate, européen convaincu. Cet édifice est une des plus belles abbayes romanes et bénédictines de France et d’Europe. Un lieu paisible, dans la vallée de la Seine, pour son dernier repos et celui de son épouse. Cette décision a fait polémique, mais il faut se souvenir qu’il aimait ce lieu, qu’il a contribué à sa restauration en tant que Président du Conseil Général de Seine-Maritime et, last but not least, que ce choix  a bénéficié d’un avis favorable de l’archevêché qui a fait preuve de largesse d’esprit pour ce père de trois enfants, divorcé, puis remarié. En fin de compte, les recours déposés contre l’arrêté préfectoral autorisant l’inhumation hors cimetière ont été repoussés. L’homme jouissait d’une grande popularité, qu’on peut encore mesurer  aujourd’hui lors des cérémonies qui ont marqué récemment le centième anniversaire de sa naissance, début mars 2020.

À Rouen, l’ancienne rue Thiers, qui  relie la place Cauchoise à l’Hôtel de ville a été rebaptisée rue Jean-Lecanuet en 1993. Un collège portait aussi son nom à Rouen, rive gauche.

L’abbaye Saint-Georges de Boscherville : un joyau de l’art roman normand

Un très bel  édifice roman (XIIe siècle)

Elle est située au pied de la forêt de Roumare, sur les coteaux de la vallée de Seine, en aval de Rouen. Cette grande église abbatiale, très élancée et lumineuse, aux volumes équilibrés, offre toutes les caractéristiques de l’art roman, européen s’il en est, et normand, donc présent des deux côtés de la Manche. Sa façade, ornée d’un beau tympan et encadrée de deux petites tours de style gothique, est remarquable. La nef est très lumineuse pour un édifice roman, grâce à ses fenêtres du second  niveau d’élévation et à sa tour lanterne.

La réforme mauriste

La tour lanterne, à la croisée du transept et de la nef, typique de l’architecture normande.

Elle fut le sanctuaire d’une abbaye bénédictine fondée au XIIe siècle par la famille de Tancarville, à l’emplacement d’un ancien temple païen. Comme beaucoup d’autres établissements bénédictins de France, l’abbaye Saint-Georges a fait l’objet, au XVIIe siècle, de grands aménagements dans le cadre de la réforme mauriste. Cette réforme, lancée par la congrégation de Saint-Maur (se réclamant chez les bénédictins de Saint Maur, le successeur de Saint Benoît, au VIe siècle) avait pour but de réformer l’ordre bénédictin, dont la règle s’était, avec le temps, bien relâchée, en le réorientant de nouveau vers le travail et l’étude. Cette congrégation était orientée vers l’enseignement de Saint Augustin et de Saint Thomas, et respectueuse du gallicanisme, c’est-à-dire de l’allégeance de l’Église catholique de France au pouvoir politique français et aux décisions des conciles et non du pouvoir pontifical. Du moins jusqu’à la séparation des Églises et de l’État en 1905.

façade et bâtiments16/17ème

À côté de l’église, s’étend le domaine de l’abbaye, dont il reste l’ancien logis mauriste et la salle capitulaire du XIIe siècle, remarquable par son décor mêlant les styles roman et gothique. C’est dans ce lieu que sont inhumés Jean Lecanuet et son épouse. Il ne subsiste que deux bâtiments, de facture architecturale classique, les autres ayant été détruits durant la Révolution française.

Surtout, les jardins ont été fidèlement reconstitués il y a quelques années d’après un plan du XVIIe siècle : de composition classique, ils offrent toute l’année les couleurs variées et l’ordre caractéristique des jardins à la française.

Par un escalier monumental, on accède au pavillon des vents, en haut du coteau. De là, on jouit d’une vue splendide sur les jardins, le chevet de l’abbatiale et sur la vallée de la Seine.

Une visite à faire, absolument, sur la route des abbayes normandes, à 15 minutes de Rouen.

Sources : pour Jean Lecanuet, photographie de 1959, empruntée à Wikipédia.

Merci à Max Martinez, ancien maire de Bonsecours et relecteur avisé de cet article,
pour ses suggestions et précieuses anecdotes. Merci également à Gérard Grancher pour ses humbles avis, toujours précieux, et à Chantal  Cormont pour sa rigoureuse et historienne relecture finale.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Lecanuet

Le livre de Philippe Priol, le Vol de l’albatros, 2001. Philippe Priol a été conseiller culturel de Jean Lecanuet.

Le livre de Nadine-Josette Chaline, Jean LECANUET, aux éditions Beauchesne, collection Politiques et Chrétiens, 01/01/2000. https://www.bookeenstore.com/ebook/9782402136754/jean-lecanuet-nadine-josette-chaline. Livre en cours de numérisation sur le site de la Bnf/Gallica

Sur l ‘abbaye de Saint-Georges de Boscherville : images de Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_Saint-Georges_de_Boscherville

le site des abbayes normandes :
https://www.abbayes-normandie.com/abbaye/abbaye-saint-georges-de-boscherville/

Pour y aller:

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1 Commentaire

  1. J’ignore qui a décidé du lieu d’inhumation de Jean Lecanuet et de sa seconde épouse. Il m’a été dit que c’était sa volonté … Peut-être, mais ce n’est pas lui qui en a décidé, J’admets que sans lui, l’abbaye n’aurait jamais retrouvé le rang qui lui était dû … Cependant, la salle capitulaire de l’Abbaye n’est pas un symbole, mais une erreur qui porte atteinte à la mémoire de Jean Lecanuet. Une salle capitulaire est le lieu de réunion quotidienne des seuls moines ayant fait leurs vœux. Ceux qui ne les ont pas faits restent dehors et n’ont pas voix au chapitre ! Quant aux hommes divorcés et aux femmes, ils et elles n’avaient aucun accès à l’intérieur de la clôture. Il y a sur le site de l’abbaye plusieurs lieux qui auraient fait honneur à la personnalité de Jean Lecanuet : le plus prestigieux selon moi aurait été la chapelle des Chambellans, fondateurs de l’abbaye ; le plus beau, le jardin des senteurs dont on connaît mal l’origine, mais qui semblait réservé à l’abbé ; le plus neutre, en haut du jardin à l’opposé du labyrinthe dans la zone qui fut sans doute le cimetière des moines à partir du 17e ou du 18e siècle …
    Bien qu’élevée dans la religion catholique, j’ai toujours été très gênée en tant que guide bénévole (fonction que j’ai abandonnée en 2018, pour ne pas faire concurrence au domaine marchand) d’expliquer aux uns que cet emplacement est contraire à la tradition bénédictine, aux autres que Jean Lecanuet, quel qu’est été son souhait, n’en est pas responsable …
    Ma remarque ne vaut pas pour la sépulture de l’abbé Victor, située à l’origine dans le chœur de la Collégiale, c’est-à-dire à peu près à l’endroit où se trouve sa pierre tombale actuelle.
    Si un jour on rend à Jean Lecanuet, la place qui lui est due, j’assisterai avec bonheur et reconnaissance envers Jean Lecanuet au transfert de ses cendres et de celles de son épouse …
    Hélène DELBOR

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