Parcours européens à Rouen

Au-delà de la Métropole Rouen-Normandie

La filature Levavasseur
Une cathédrale industrielle

levavasseur

Une des plus belles friches industrielles d’Europe

À 20 km de Rouen, près de Pont-Saint-Pierre, dans la vallée de l’Andelle se dressent des ruines qui ressemblent plus à celles d’une cathédrale de briques qu’à celles d’une usine. L’impression est renforcée par la présence à quelques centaines de mètres d’une abbaye cistercienne, Fontaine-Guérard. Le bâtiment évoque les usines victoriennes de Manchester, Bristol, voire celles de la révolution industrielle en Allemagne, mais avec un aspect religieux plus franchement marqué.

Un  temple du Roi coton

On sait que le coton a été un des principaux moteurs de la Révolution industrielle du XIXe siècle : grâce à lui, sans être un aristocrate, on pouvait disposer d’un tissu léger, lavable, qui ne gratte pas la peau, et surtout dont le prix était rendu de plus en plus abordable par une production de masse : des esclaves produisent la matière première, des ouvriers  surexploités la mettent en forme. Les plus grandes usines d’Europe sont alors souvent des filatures. Une course à la productivité s’est engagée, dans laquelle l’Angleterre reste largement en tête, ce qui n’empêchera pourtant pas la France de Napoléon III de signer avec elle en 1860 un traité de libre-échange.

La grande filature: un monument flamboyant !

En 1792, un architecte rouennais achète l’abbaye de Fontaine-Guérard, devenue bien national, qui va lui servir de carrière de pierres pour construire une filature de coton, de laine et un moulin à foulon près de son emplacement. En 1822, le baron Jacques Levavasseur (1767-1842) , qui a déjà fait construire au Houlme une filature au sujet de laquelle Michelet parle de « magnifique hangar féodal », rachète le tout et développe l’activité. Les cotons viennent d’Amérique sur ses propres navires, dont l’un s’appelle d’ailleurs Andelle. Quelques mois après sa mort en 1842, tout est ravagé par un incendie, mais son fils Charles Levavasseur (1804-1894) rachète des terres, crée un immense domaine autour de Fontaine-Guérard et décide de concentrer en une seule unité toute la production.

Les travaux commencent en 1857. On modifie le cours de l’Andelle, afin d’obtenir une hauteur de chute de trois mètres et une réserve d’eau importante pour la turbine. L’ensemble se compose de deux filatures de conception assez voisine. La plus grande, qui fait près de 100 mètres de long, est haute de 36 mètres, avec quatre niveaux de planchers, soit plus d’un hectare de surface utile. Les meilleures machines à filer de l’époque, achetées en Angleterre, y sont installées. Des quatre tours octogonales, trois renferment des escaliers et la quatrième la cheminée des machines à vapeur qui complètent la turbine hydraulique de 200 CV. Les 19 baies en ogive de 18 mètres de haut sont fermées par des vitraux sertis au plomb et chaque pignon est éclairé par trois autres baies surmontées d’une rosace. Au bout de l’île formée par le canal d’amenée et le cours propre de l’Andelle, se trouve la maison du directeur d’où l’on contrôle entrées et sorties des hommes et des marchandises. Une petite cité ouvrière est construite à une centaine de mètres de l’usine. La filature tourne à plein régime dès 1860, avec un potentiel de 300 personnes et 60 000 broches (c’est sur la broche que tourne la bobine sur laquelle s’enroule le fil), qui filent par jour 3 à 4 tonnes de coton arrivant des Etats-Unis à Rouen en balles de 280 kg,  transportées en train jusqu’à Pont-Saint-Pierre où les chariots de la filature viennent les chercher. Rappelons que de nombreuses usines de l’époque n’ont pas plus de 3 000 broches.  

À la suite des problèmes d’approvisionnement en coton dus à la guerre de Sécession depuis 1861 et à la concurrence des produits anglais, Levavasseur doit réduire le nombre de broches et met au chômage une partie de ses employés. Lorsque la guerre cesse en 1865, l’approvisionnement reprend, mais la main-d’œuvre a été attirée par d’autres emplois, et il ne restera plus que 155 salariés.

L’incendie de 1874 : le début du déclin

La filature après l'incendieLe Journal de Rouen le décrit ainsi : « Par les fenêtres ogivales s’élançaient des jets de flammes et de fumée. Par la grande porte donnant sur les machines, un véritable torrent de feu […] se précipitait sur le bâtiment voisin. […] Vers onze heures et demie, un bruit épouvantable se fit entendre ; c’étaient les planchers des quatre étages qui s’abimaient avec leurs métiers jusqu’au rez-de-chaussée. […] À Pitres, à Amfreville sous les Monts, au Plessis, l’on voyait sur les routes de gros charbons à peine éteints, à demi-noircis, que la violence de l’incendie de Radepont avait projetés jusque-là. L’établissement n’était pas entièrement assuré […] les pertes réelles sont évaluées à 4 millions de francs environ. » De la grande filature, il ne reste alors que les ruines que nous connaissons.

En 1894, Arthur Levavasseur remet en route la petite filature, à nouveau incendiée en 1913. Dans les années 1920, on abandonne la machine à vapeur, une petite centrale hydro-électrique est installée dans un bâtiment en béton armé de style art-déco qui existe toujours, l’usine utilise des moteurs diesel. Une nuit de décembre 1946, un nouvel incendie détruit entièrement la petite filature et met définitivement fin à l’activité industrielle. Seul élément actif de l’ancienne filature, la turbine hydraulique qui venait d’être installée continue à fournir du courant à l’EDF. Puis le lierre envahit les murs, et ce sont 3,8 millions de francs de la Région Haute-Normandie, de l’État, de fonds européens et de l’EPBS qui seront nécessaires pour consolider le haut des tours et des murs, et traiter la végétation. En 2000 le Conseil Général de l’Eure en devient propriétaire et des projets de mise en valeur patrimoniale sont à l’étude pour en faire un lieu de mémoire et de culture.

Charles Levavasseur (1804-1894)

Le baron Charles Levavasseur, patron de combat, député libéral, puis conservateur et bonapartiste

Il construit sa Grande Filature, creuse le canal et installe le barrage sous couvert d’un arrêté qui autorisait un tout autre projet, et met à sec, ou parfois inonde, les installations en aval. L’Administration mettra deux ans à réagir …

Hostile à la législation visant à supprimer l’esclavage, qui aboutira en 1848, il préfère que l’émancipation des esclaves, « pour autant qu’ils la souhaitassent eux-mêmes et qu’ils y eussent intérêt », vienne de la bonne volonté des colons et l’exprime odieusement dans Esclavage de la race noire aux colonies françaises. (Paris Delaunay, 1840).

Le château de Radepont actuellement

Il acquiert en 1844 le château de Radepont et le reconstruit en style néo-Louis XIII. Il a été maire de Radepont et il a siègé comme député de la Seine-Inférieure de 1842 à 1857.

Il combat la législation réduisant le temps de travail, même pour les enfants, que « par humanité » on ne devait pas séparer de leurs parents ! Il multiplie fréquemment les procédures peu honnêtes en affaires, et par exemple alors même qu’il fait plaider que le retard de mise en marche de sa filature est imputable à la défaillance d’un fournisseur, il reconnaît dans un autre cadre qu’il ne trouve pas la main d’œuvre nécessaire …

Témoignage de la dernière ouvrière de la filature.

Lucie Potel, à droite

Lucie Potel, orpheline avec sept frères et sœurs, entre à la filature en 1933, à 12 ans. Elle fait trois quarts d’heure de marche, avec deux de ses sœurs, pour se rendre au travail à 7 heures le matin, fait une pause à midi pour manger un œuf sur l’herbe, s’arrête à 18 heures après dix heures de travail, n’a évidemment pas de vacances, mais dit aujourd’hui : « on avait chacun son métier, c’était la belle vie », tout en racontant qu’entre le bruit des machines, la poussière de coton qui voltige partout, les courroies qui risquent de vous happer, le travail était souvent pénible, surtout en été du fait de la chaleur. Elle conduit plus d’une centaine de bobines et toutes les deux heures environ doit remplacer les pleines par des vides. Payée à la tâche, il lui faut maintenir une vitesse de rotation assez élevée et surtout raccrocher rapidement les fils qui cassent. Elle aimait bien, dit-elle, voir repartir le fil sur sa bobine …

Sources

Y aller

 

 

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