Parcours européens à Rouen

Rouen Métropole : au Nord de la Seine Rouen Métropole-Normandie

L’abbaye de Jumièges
«La plus belle ruine de France» (Victor Hugo)

De la règle de saint Colomban (Irlande) à la règle de saint Benoît (Italie)

Eglise Saint Pierre
Église Saint-Pierre : au fond le porche, témoin de l’époque carolingienne. La nef est reconstruite au 14e siècle en style gothique.

A l’origine, il y a une abbaye préromane fondée par saint Philibert en 654, dont il ne subsiste presque rien si ce n’est les vestiges plus tardifs de l’église Saint-Pierre, dont la façade occidentale et les deux travées de la nef datent de l’époque carolingienne. Saint Philibert fonde une communauté monastique, concédée par Clovis II, roi des Francs, dans une des boucles de la Seine. La règle de vie est  largement inspirée, au départ, de saint Colomban, moine irlandais. L’Irlande, coupée de l’Europe continentale, a conservé son Église chrétienne et est devenue le conservatoire des traditions chrétiennes, loin des troubles de l’Europe. Elle envoie donc ses moines rechristianiser le continent. C’est ainsi que saint Colomban évangélise au VIe siècle l’Europe du nord en édictant une règle austère à base de mortifications et d’ascèse.

Saint Philibert l’adoucit en adoptant la règle bénédictine créée par saint Benoît de Nursie, né en Italie du Nord. Cette règle inspirera largement l’Europe chrétienne occidentale. Elle partage la vie des moines entre travail manuel et intellectuel, prières et accueil, offrant un bon équilibre. Dès lors, la communauté prospère et vers 750 abrite de très nombreux moines qui cultivent la terre, écrivent, et hébergent, grâce à une hôtellerie importante, des voyageurs venus de toute l’Europe. L’abbaye de Jumièges est un des lieux les plus importants du réseau des abbayes carolingiennes, élément central de la renaissance carolingienne, axée sur l’écrit. 

Dès 841, les invasions vikings mettent fin à cette période de stabilité : l’abbaye est pillée et mise à sac, les bâtiments presque entièrement détruits.

Un élément-clé du réseau anglo-normand des abbayes

L’église abbatiale Notre Dame, pur chef d’œuvre du style roman “normand”.

L’abbaye ne retrouve son faste qu’à partir du XIe siècle. L’église abbatiale Notre-Dame est construite entre 1040 et 1066 et inaugurée par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d’Angleterre, en 1067. Les moines de Jumièges profitent de la mainmise des Normands sur l’Église d’Angleterre. Entre 1071 et 1130, l’important monastère d’Abingdon (Berkshire) est dirigé par des abbés venus de Jumièges. Des moines de Jumièges deviennent aussi abbés d’autres monastères anglais.

Très haute, la façade, dominée par deux tours s’élevant à 46 mètres, est caractéristique du style roman-normand, de même la tour-lanterne à la croisée du transept. La nef qui culmine à 25 mètres est la plus haute nef romane de Normandie. Elle présente trois niveaux d’élévation.  Elle a conservé durant tout le Moyen Âge un plafond de charpente. Des améliorations architecturales audacieuses, comme le chœur gothique dont il ne reste qu’un arc, se succèdent grâce à la richesse de cette abbaye. Parmi les bâtiments conventuels , il y a un scriptorium et un cloître. La bibliothèque contient plus de 400 volumes. Une hôtellerie de 35 mètres de long est construite au 12e siècle. Jumièges devient un chantier permanent, ce qui prouve sa prospérité et son dynamisme. Elle rayonne jusqu’en Angleterre.

Des périodes plus troublées : guerre de Cent Ans et guerres de religions

La nef de l’église abbatiale, très haute pour un édifice roman.

La guerre de Cent Ans (1337-1453) met fin à cette période faste et l’occupation de la Normandie par les Anglais à partir de 1415 désorganise l’abbaye, dont une partie des moines se réfugie à Rouen. L’un d’eux, Nicolas Le Roux (1418-1431), joue un grand rôle dans le procès de Jeanne d’Arc.

L’abbaye se remet à peine des plaies de la guerre qu’elle doit subir au XVIe siècle les dégâts des guerres de religion entre protestants et catholiques qui ensanglantent toute l’Europe du Nord et tout particulièrement la France. Des huguenots partis de Caudebec-en-Caux mettent l’abbaye à sac en 1562 … La règle de vie des moines, de moins en moins nombreux, s’est bien relâchée, en partie à cause du système des abbés commendataires. Les rois de France allouent les abbayes à des clercs ou à des laïcs qui en touchent les revenus sans obligation de résidence et ne s’intéressent qu’aux profits …

Enluminures autour du commentaire d’Isaïe, manuscrit anglais d’Exeter

La Congrégation bénédictine de Saint-Maur, créée dans le cadre de la Contre-Réforme catholique en 1521, remet de l’ordre, de l’érudition et du travail dans cette abbaye. Les Mauristes sont réputés pour leur haut niveau de compétence scientifique. Une grande bibliothèque est reconstituée au-dessus des celliers de l’hôtellerie, elle contiendra jusqu’à 10 000 volumes et 300 manuscrits, transférés à Rouen sous la Révolution et maintenant conservés à la bibliothèque patrimoniale de Rouen (Villon).

Le logis abbatial, construit à la fin du 17e siècle

Au 17e siècle, un logis abbatial de style classique est construit, avec un fronton triangulaire et un toit à la Mansart. C’est aujourd’hui un musée lapidaire, en même temps qu’un lieu d’expositions temporaires de photographies. Il se situe sur la terrasse qui surplombe l’abbatiale, et qui était autrefois entourée de jardins potagers. Aujourd’hui, l’ensemble des constructions est niché dans un parc à l’anglaise de 14 ha, planté de très beaux arbres.

Après la Révolution : destructions puis conservation

À la Révolution, il ne reste plus que 16 moines ! L’abbaye est vendue comme bien national et devient une carrière de pierres, dès 1791. En 1812, un marchand de bois de Canteleu descend même à coups d’explosifs les pierres du chœur.

Heureusement les romantiques, dont Victor Hugo, remettent au goût du jour le Moyen-Âge, les cathédrales et abbatiales de France.  Par exemple, l’architecte Viollet le Duc réhabilite Notre-Dame de Paris. Louis-Philippe, roi des français, nomme l’écrivain Prosper Mérimée Inspecteur des Monuments Historiques. De fait, la notion de patrimoine culturel national se développe, en même temps que se forgent dans tous les états européens des récits patriotiques. Ces derniers s’appuient sur la réhabilitation d’un passé qu’on choisit de présenter sous son meilleur jour.

Dans ce contexte plus favorable, l’abbaye est revendue en 1824 à des propriétaires qui en prennent soin. Elle acquiert ensuite le statut de Monument historique. L’état rachète l’abbaye en 1946 et le département en fait l’acquisition en 2007. Ruine émouvante dans un cadre romantique, l’abbaye  devient alors un des lieux les plus visités de la vallée de la Seine.

Y aller

Une superbe balade à vélo par la route des fruits qui longe la Seine à partir de Duclair. Ainsi, comptez une journée si vous voulez visiter les deux abbayes de Saint-Georges et Jumièges. Pour les amateurs et les cyclistes courageux, l’Abbaye de Saint-Wandrille, vaut également la visite et on peut y être hébergé.  Vous pouvez également choisir un itinéraire plus méridional, un peu plus long, mais avec plus de voies cyclables en site propre et quasiment plat le long de la Seine, mais en empruntant deux bacs, ceux de La Bouille et de Le Mesnil-sous-Jumièges.
Prévoir 2 jours si vous faites les 3 abbayes, à moins que vous ne soyez adeptes du tourisme-minute. À faire au printemps, été, début de l’automne. Mais si vous aimez la pluie …

Sources

Le guide de visite de l’abbaye (papier) édité par le Département 76; un 8 pages (plan, glossaire, photos et textes).
Le Maho Jacques, l’abbaye de Jumièges, Éditions du patrimoine, 2001.
Musset Lucien, Normandie romane2, Zodiaque, 1974, pp 61-126.
L’encyclopédie Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_de_Jumièges
Le site départemental de l’abbaye de Jumièges, avec des informations pratiques et 2 visites 3D:  http://www.abbayedejumieges.fr/fr/home/
https://www.rouentourisme.com/seine-a-velo/
https://www.laseineavelo.fr/itineraire/la-bouille-jumieges

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