Parcours européens à Rouen

Centre Historique de Rouen

Les lieux où souffle le génie de Corneille
Rouen, Paris, Burgos, Rome, Hambourg

Portrait ornant le frontispice de l’édition collective de ses œuvres (1644). Gallica BnF

Corneille, un dramaturge illustre, un homme méconnu

La carrière de dramaturge de Corneille commence en 1629, avec une comédie, Mélite.
En 1637, avec Le Cid, il acquiert la gloire. Habité par une certaine conception de la tragédie, il écrit entre 1640 et 1643, d’autres chefs-d’œuvre : Horace, Cinna, Polyeucte, qui font de lui le grand Corneille, fondateur du théâtre classique du Grand Siècle. En fait, son œuvre est variée et il est aussi un auteur baroque.
On sait peu de choses de sa vie personnelle. Il fait un beau mariage en 1641 avec Marie de Lampérière, a des enfants. L’homme serait sentimental, mais trop maladroit et triste pour plaire. L’écrivain est toutefois conscient de sa valeur, fier et jaloux. Voir son Excuse à Ariste libellé pendant la querelle du Cid.

Entre Rouen et Paris

Pierre Corneille est né à Rouen, le 6 juin 1606, dans une famille d’officiers royaux et de petits magistrats. Il fait ses études brillantes chez les jésuites à Rouen, au collège de Bourbon de 1615 à 1622, puis des études de droit.

Portrait de Corneille par Charles Le Brun (1647). Copie au musée Corneille à Petit-Couronne. Semble inspiré du portrait gravé par Lasne

Il est enraciné localement. Il vit à Rouen jusqu’en 1662. Même célèbre, il continue d’exercer méticuleusement ses deux offices d’avocat dans des juridictions royales locales (juridictions de la Table de marbre), jusqu’en 1650. Il est le pilier de sa famille. Il gère ses terres. Dans son réseau d’amis, figure un libraire éditeur fiable (Maury) à qui il confie l’édition de ses œuvres.

Alors pourquoi aller s’installer à Paris en 1662 ? Là il retrouve ses concurrents, les courtisans dont il ne partage pas les codes. Mais il a compris qu’avec la centralisation du pouvoir, la gloire littéraire ne suffit pas et que pour asseoir sa carrière, il doit côtoyer les puissants à Paris. Faute d’habiter la capitale, il réussit difficilement à entrer à l’Académie française en 1647. Il a momentanément le soutien de Richelieu qui anoblit sa famille, puis de Mazarin, avant de se brouiller avec eux. Ses pièces sont jouées à la cour de Louis XIV. Mais à partir de 1675, il ne perçoit plus de pensions royales, éclipsé par de nouveaux talents. D’où la légende d’être tombé dans la misère à la fin de sa vie. Il est décédé à Paris en 1684.

Où se trouvent les lieux évoquant Corneille ? 

 

Sur les pas de Corneille à Rouen

Les maisons de Corneille ont joué un rôle important dans la création de son identité normande.

“Maison des champs”. Un air de manoir normand avec les pans de bois essentés, les fenêtres à meneaux, les lucarnes en chien assis

Il possédait deux maisons contiguës à Rouen, 4 rue de la Pie, et une « maison des champs » à Petit-Couronne.
À Petit-Couronne, la propriété attira l’attention au milieu du XIXe siècle. Avec sa maison à pans de bois, son domaine planté de pommiers, bordé par la Seine, elle offre une image de la Normandie traditionnelle. Elle est achetée en 1874 par le Département et la restauration transforme la ferme rustique en un petit manoir normand. En 1878, elle devient un musée avec le statut inédit de Maison d’écrivains. On conçoit alors une muséographie spéciale. Avec tous les objets qu’elle contient, témoignant d’un art de vivre, elle enracine Corneille à la Normandie. Dans ce cadre bucolique, elle est vite perçue comme un ermitage littéraire, abritant un écrivain solitaire.

Maison natale de Corneille, rue de la Pie. Façade néo-normande

À Rouen, il ne reste plus au XIXe siècle que la maison où il résidait. Frappée d’alignement sous le Second Empire et amputée, une nouvelle façade néo-normande est aménagée vers 1856.

Elle  comprend un rez-de-chaussée en pierre, trois étages, un pignon sur rue.
En 1906, à l’occasion du tricentenaire, la maison est rachetée grâce à des fonds collectés par un comité et donnée à la ville de Rouen. En 1921, elle devient le musée Corneille.

À quelques pas, place du Vieux Marché, les ruines de l’église Saint-Sauveur, si importante dans la vie chrétienne des Corneille.

À proximité, rue Saint-Éloi, le jeu de paume des Braques, dédié au théâtre. Il accueillit Molière et son Illustre Théâtre en 1658.

 

Statue de Corneille par          David d’Angers (1840)

Rue aux Juifs, le palais de justice, ancien Parlement de Normandie. Dans la salle des procureurs, subsiste la table de marbre où siégeait la juridiction du même nom, et son avocat, Corneille.

Devant le théâtre des Arts, la grande statue en bronze de Corneille, du sculpteur David d’Angers (1840), placée à l’origine au milieu du pont antérieur à l’actuelle pont Corneille.

Rouen dans l’œuvre de Corneille

Rouen dans l’identité de Corneille

Corneille mentionne rarement son origine rouennaise ou normande. Néanmoins, le portrait gravé de Lasne en frontispice de la première édition collective de ses œuvres (1644), imprimée à Rouen, en fait état. En revanche, ses adversaires se gaussent de son provincialisme. On pointe son accent normand, sa tenue vestimentaire, ses maladresses dans le monde. L’éloquence de certaines tirades est rapportée au goût de la chicane, réputée en Normandie. Son amour de l’argent est aussi associé au caractère normand.

Rouen dans la formation de Corneille

Au XVIIe siècle siècle, Rouen est une ville intellectuelle, réputée pour la poésie et l’édition.
Corneille doit beaucoup au collège de Bourbon, actuel lycée Corneille. Les concours d’éloquence, l’écriture de pièces de théâtre et le jeu théâtral sont des pratiques qui faisaient partie de l’éducation chez les jésuites. La salle des déclamations ou salle des actes ou salle des actions (« actions théâtrales ») en témoigne (ouverture lors des journées européennes du Patrimoine). On peut aussi rattacher la dévotion de Corneille aux jésuites.

L’appropriation locale de Corneille

La naissance du régionalisme au XIXe siècle conduit à instrumentaliser les personnages célèbres. Ainsi, dans ce contexte, Corneille devint le plus illustre des enfants du pays et l’incarnation du génie normand. Cette vision idéologique atteint son paroxysme lors des célébrations des centenaires de 1884 et de 1906 à Rouen. Mais elle périclite assez vite, portant en elle ses limites : la minimisation de l’universalité et de la dimension nationale du grand Corneille.

Corneille et l’Europe

Un grand classique comme Pierre Corneille est forcément un héritier et un inspirateur.

Corneille et l’Espagne

Le Cid espagnol, Burgos

Corneille doit beaucoup à l’Espagne. Le Cid est inspiré d’un grand mythe espagnol et de la pièce de Guillén de Castro, Las Mocedades del Cid (Les enfances du Cid) (1618). La présence d’une colonie espagnole à Rouen lui a peut-être permis de connaître les romanceros espagnols et l’œuvre de Guillén de Castro. De toute façon, la librairie rouennaise diffuse la littérature espagnole. On dénote aussi l’influence de Lope de Vega, créateur d’un Art nouveau du théâtre. L’intrigue de la comédie Le Menteur (1643) vient de Ruiz de Alarcón.

Puis, à son tour, l’Espagne se tourne vers Corneille au XVIIIe  siècle lorsqu’elle délaisse la comedia (théâtre baroque espagnol) et s’oriente vers le néoclassicisme. De nombreuses pièces sont alors traduites. Le Cid de Corneille est adapté et génère plusieurs remakes, notamment le Cid Campeador (1769) et une nouvelle version de Mocedades del Cid (1784) !
Il est une source d’inspiration pour Vicente Garcia de la Huerta. Sa tragédie, Raquel (1778), qui raconte les amours contrariées du roi de Castille et d’une jeune juive, s’inspire du Cid.

Corneille et l’Angleterre : Corneille contre Shakespeare

L’Angleterre a son grand dramaturge : Shakespeare, qui est indéboulonnable.
L’opposition entre Corneille et Shakespeare a jeté les bases en Angleterre d’une critique dramatique scientifique.

Corneille dans le monde germanique

Corneille ne doit rien au théâtre allemand. Dans le courant du XVIIe siècle, on joue fréquemment ses pièces. Mais au XVIIIe siècle, il devient un contre-modèle, ce qui conduit à l’émergence d’une culture artistique allemande.

L’entrée en scène de Lessing qui dirige le théâtre de Hambourg (1767) donne le coup de grâce à Corneille. Il réagit d’abord à la suprématie

Rodogune. Frontispice d’une édition de 1644, gravure de F. Chauveau

du goût classique français et s’attaque à son créateur : Corneille, conforté par les critiques de Voltaire et de Diderot. Il critique non seulement le contenu de ses pièces, mais ses écrits théoriques sur la tragédie. Il déclare ses pièces sans vérité, avec des personnages hors norme, des coups de théâtre qui laissent le public indifférent. Ainsi le public regarderait la Cléopâtre de Rodogune comme un « monstre », le mot est lâché. Concernant Polyeucte, il se scandalise que Corneille fasse intervenir la grâce de Dieu au lieu de la psychologie. Sur l’écriture, il l’accuse de pas respecter les sacro-saintes règles de la tragédie. Lui-même exprime ses conceptions dans la Dramaturgie de Hambourg (1769) qui fait date dans l’histoire culturelle allemande. Son objectif est de créer un théâtre national allemand indépendant. Alors pour extirper la domination culturelle française, il utilise l’Angleterre : Shakespeare contre Corneille. Il impulse un nouveau théâtre, porteur des idées des Lumières : centré sur un monde laïcisé, la société bourgeoise, la vie privée, la famille, s’inspirant de Diderot et des pièces anglaises de la tragédie domestique et bourgeoise.
Après 1830, les romantiques allemands se tournent vers le théâtre espagnol de Calderón, ce qui conduit à la réhabilitation du Cid.

Corneille et l’Italie

L’antiquité romaine est la principale source d’inspiration de Corneille. Dans ses grandes tragédies, il met en scène des personnages de l’histoire romaine et des situations politiques de crise, afin d’exalter la grandeur de l’homme et sa capacité à vaincre le destin.

Au temps de Corneille, l’Italie est adepte de la commedia dell’Arte, basée sur l’improvisation. Pour avoir une production dramatique, l’Italie traduit les œuvres des auteurs français et adapte Corneille. Ainsi le Cid devient Onore contra Amore (1642). Les pièces les plus romanesques de Corneille sont récupérées par l’opéra italien. Ainsi Nicomède inspire des livrets, mis en musique par Haendel, Vivaldi et Hasse au début du XVIIIe siècle. En outre, entre 1690 et 1720, deux célèbres librettistes (Zeno et Métastase) entreprennent une réforme de l’opéra italien, alignée sur les règles du théâtre classique français. Par la traduction de leurs livrets dans toute l’Europe, se diffuse un opéra à écho cornélien. Plusieurs opéras du compositeur allemand Haendel s’inspirent de pièces de Corneille : ainsi Giulio Cesare (1724) et Rodelinda (1725).

Psyché, une tragédie-ballet commandée par Louis XIV en 1671 et réunissant Corneille et Molière, inspire de fil en aiguille d’autres œuvres : une Psyché anglaise, le semi-opéra anglais, le livret Sémélé, repris par Haendel qui en fait d’abord un oratorio (1744) et en France, un opéra, créé par Thomas Corneille, le brillant cadet de Pierre. Celui-ci compose aussi un livret de Médée.

Alors, Pierre Corneille, inspirateur de l’art lyrique européen ?
À coup sûr, un dramaturge de génie, habité par le théâtre.

Voir dans L’Illusion Comique, l’apologie du théâtre par Alcandre (dernière scène de l’acte V).

Références

Corneille, terre cuite de
Caffieri, 1779. Musée des Beaux-Arts de Rouen, ancienne collection de l’Académie de Rouen

Bastard Dominique, « Corneille et le baroque à Rouen », Études normandes 1984-1, « Corneille et la Normandie, prélude à l’année Corneille ».
Bénichou Paul, « Pierre Corneille », Encyclopaedia Universalis, Tome 6, p. 858-861.
Blocker Déborah, « Une « muse de province » négocie sa centralité : Corneille et ses lieux », Les Dossiers du Grihl, 2008-1. http://journals-openedition-org/dossiers grihl/2133
Chaline Olivier, « La vie culturelle à Rouen au temps de Pierre Corneille », Études normandes 2006-2, « Corneille 1606-2006 ».
Dufour-Maître Myriam, « Et Corneille devint normand (1767-1939 », Études normandes, juin 2016-1, « Normands de plume : les écrivains et la Normandie entre identité et patrimoine ».
Guellouz Suzanne, « Corneille en Espagne au XVIIIe siècle » in Pratiques culturelles de Corneille, PURH, 2012. https://books.openedition.org/purh/10344?lang=fr
Niderst Alain, « Rouen dans l’oeuvre de Corneille », Études normandes 1981-1 «Écrivains normands et leur terroir ».
Régnier Marie-Clémence, « La maison-musée de Corneille à Petit-Couronne : mise en scène de l’écrivain à demeure », Culture et musées, 2019-34.  https://doi.org/10400/culturemusees.3704
Valentin Jean-Marie, Lessing, critique de Corneille : de Rodogune à la théorie de la catharsis. https://www.periodicals.narr.de/index.php/papers_on_french/article/viewFile/1314/1293

Vidéos
Extrait de L’Illusion Comique, avec Pierre Arditi et Danièle Lebrun, 1970, Ina
https://www.ina.fr/video/I14323512/extrait-pierre-arditi-et-daniele-lebrun-video.html
Extrait du Cid, avec Gérard Philippe, Acte I, Scène 6, YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=oqOWnA8b0Rs

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